Le sida en Chine
Une situation
en apparence moins grave que dans les pays voisins...
Selon l’agence Chine Nouvelle (Xinhua), les autorités
sanitaires n’ont confirmé à la fin de 1999 que 17 316 personnes séropositives.
Entre 1985, date de la découverte du premier cas, et 1999, 647 cas de sida déclarés
ont été recensés, dont 356 sont aujourd’hui décédés. Ces chiffres
placent la Chine en 4ème position en Asie, après l’Inde, la Thaïlande
et la Birmanie.
Il est à noter que la proportion des femmes infectées
est inférieure à la moyenne internationale sans qu’une raison claire
explique cette différence (647 femmes sont porteuses du virus). Selon le
Beijing Morning Post (13/3/2000), les femmes n’ont représenté que 16 % des
malades recensés l’année dernière.
Mais différents experts, y compris chinois,
estiment que le nombre de séropositifs a dépassé les 500 000 personnes
(d’aucuns parlent de 800 000 personnes contaminées) l’année dernière, et
que le nombre de cas augmente à un rythme de 20 à 30 % par an.
... mais un
risque d’épidémie très important
Après bien des hésitations, les autorités
commencent à prendre la mesure de l’ampleur du phénomène. Ainsi, en juin
dernier, lors de la 10ème Conférence de l’Académie des Sciences
Sociales (CASS) , le professeur Zeng Yi, du ministère de la Santé, a fait
part de son inquiétude. Selon elle, « les chances de contrôler le fléau
s’amenuisent. Nous atteignons le point critique : sauf action immédiate,
l’épidémie est inévitable » (1).
D’ici 2010, l’Etat espère contenir le nombre de
porteurs à 1,5 millions mais certaines prévisions pessimistes estiment que si
aucune action de grande ampleur n’est menée, le nombre de personnes infectées
pourrait alors atteindre 10 millions.
L’inaction
d’un pouvoir politique en décalage par rapport à la réalité de la Chine
d’aujourd’hui favorise le développement de l’épidémie
Comme le reconnaît
Zheng Xiwen, vice-directeur du Centre National pour la Prévention et le
Contrôle du Sida, « les Chinois ne se rendent pas comptent du danger du
sida. Une minorité de responsables politiques dissimulent même l’état de la
maladie ou entravent l’application de mesures préventives ». Ainsi, une
campagne télévisée promouvant l’utilisation du préservatif, pourtant initiée
par la Commission d’Etat pour le Planning Familial, a été interdite après
quelques diffusions par le Bureau National pour le Commerce et l’Industrie
(State Administration for Industry and Commerce, SAIC), invoquant la loi sur
l’interdiction de promouvoir des « produits sexuels » (2).
« Certains vieux cadres préfèrent lutter de manière répressive contre
la prostitution et la drogue. Ils sont prompts à penser que des publicités
pour les préservatifs peuvent encourager le sexe libre » explique Wu
Zhenyou, du même centre (3).
Néanmoins, la situation s’améliore
progressivement. En début d’année, une chaîne de télévision nationale,
CCTV6, a diffusé un spot d’information sur le sida, vers 18 heures, entre
deux dessins animés, touchant de 11 à 16 M de téléspectateurs.
Différentes variables expliquent le développement de la maladie
1 - le comportement sexuel des Chinois évolue
Depuis quelques années, on observe une mutation du
comportement sexuel des Chinois, qui est désormais beaucoup plus libéral
qu’auparavant, en particulier chez les jeunes (4). Les relations pré-maritales
sont beaucoup plus répandues (les étudiants des universités chinoises
ressemblent de plus en plus à leurs homologues occidentaux), les relations
extra-maritales deviennent plus courantes (que ce soit le phénomène de la
« 2ème épouse » ou du fait du développement de la
prostitution « classique », en forte augmentation).
2 - Le développement de la consommation de drogue
La consommation de drogue injectable est officiellement la première cause de transmission du virus (70 % des cas). Si le foyer traditionnel de la drogue est dans les provinces du Sud-Ouest, au bord du fameux «Triangle d’Or»,on observe un développement de la consommation dans l’ensemble du pays.
3 - Le développement de la prostitution (4)
Une des fiertés du régime communiste chinois fût
d’avoir éradiqué la prostitution. Aujourd’hui, elle fait un retour en
force, de manière diversifiée, et elle est désormais de plus en plus visible.
Or, plusieurs études montrent que l’utilisation des préservatifs par les
prostitués est très peu répandue (65 % n’en utilisent pas selon l’Organisation
mondiale de la Santé).
4 - L’homosexualité
Il y aurait entre 30 et 40 M d’homosexuels en Chine
selon le Beijing Youth Daily (5).
En Chine, l’homosexualité est encore assez
largement reconnu comme une maladie, voire un comportement déviant puni par la
loi (il est vrai quasiment plus appliquée) ce qui ne facilite pas la prévention
vis à vis de ce groupe à risques.
5 - Le commerce illégal du sang
Depuis 1997, le commerce du sang est illégal.
Cependant, il reste très répandu, en particulier en milieu rural (plus de la
moitié de l’approvisionnement en sang en Chine l’est contre paiement). Pour
certains paysans pauvres (mais d’autres catégories de populations sont aussi
concernées, à l’instar des prostituées ou des drogués), vendre son sang
est la seule activité possible permettant de percevoir un revenu. Or, les
conditions de collecte favorisent la diffusion de la maladie (7). Les hôpitaux
et dispensaires sont souvent mal équipés et ne le sang est rarement contrôlé,
en particulier pour les transfusions d’urgence.
6 - Une incitation faible au dépistage
- La maladie est considérée comme honteuse par la
population, et les malades sont considérés comme des pestiférés (les
personnels de certains hôpitaux en ayant même peur… ce qui en dit long sur
l’information disponible !).
- Les méthodes occidentales sont beaucoup trop chères
(8) et peu disponibles
- La médecine chinoise n’offre pas de solution
- Beaucoup ignorent l’existence même de la maladie
A cela, il faut ajouter la variable géographique :
en effet, les vecteurs de transmission de la maladie ne sont pas les mêmes que
l’on se trouve dans l’ouest du pays (dans le Xinjiang, le Guangxi ou le
Yunnan, la contamination est causée essentiellement du fait de l’usage
multiple des seringues et à l’hétérosexualité), ou dans le sud (dans le
Guangdong, le vecteur numéro 1 est l’hétérosexualité). A Pékin, la
maladie a fait son apparition d’abord, semble-t-il, chez les homosexuels et
les usagers de drogues injectables.
Le
sida représente aujourd'hui une vraie menace pour la Chine, tant du point de
vue humain, sociétal qu'économique. Il faut espérer que les autorités
sauront réagir à temps pour mettre en échec l'épidémie qui se prépare.
Notes
(1) in China News Agency, 10 juin 2000 ; « Le vent de la Chine » du 19-25 juin 2000
(2) cité notamment dans Libération du 15 février 2000
(3) ibidem
(4) en 1996, la police a arrêté 420 000 prostituées et leurs clients, mais cela ne représenterait qu’un dixième du chiffre réel selon les estimations de la police. In China Daily du 16 novembre 1999. pour des détails
(5) « la moitié des femmes souhaitant avorter au Beijing Maternity Hospital n’est pas mariée, et 14 % a moins de 20 ans » in China Daily du 24 juillet 2000
(6) Beijing Youth Daily du 30 décembre 1999
(7)
Le
sang de plusieurs donneurs est regroupé dans une centrifugeuse, afin
d’extraire le plasma. Le résidu est ensuite réinjecté aux donneurs. Outre
le fait que la machine n’est pas toujours nettoyée correctement, le fait de réinjecter
un mélange de sang d’une demi-douzaine ou d’une douzaine de donneurs
multiplie des risques de contamination. Cf.
« Government inattention furthers spread of Aids in China » in The
New York Times du 2 août 2000 ainsi que « HIV fear spurs new war on blood
sales » in South China Morning Post du 30 août 2000.
(8) environ 100 000 yuan par an, soit environ 12 000 USD. Cité in Xinhua Daily News du 28 mai 1999.
Pour aller plus loin :
Un rapport récent (juin 2000) de l’ambassade des Etats-Unis en Chine « PRC AIDS : Mid 2000 Overview »
« Red
Light District » de Pan Suiming est une étude sociologique sur la
prostitution en Chine aujourd’hui. Un résumé en anglais du livre, publié
en chinois en 1999, est consultable sur le site de l’agence pékinoise de
l’Organisation des Nations Unies
Octobre 2000 Tous droits réservés